Magazine
May 30, 2022

Guide de survie éthique par temps de crise écologique 

Vous affirmez ne plus avoir d’optimisme sur la marche du monde comme sur la nature humaine, et pourtant, vous continuez à vous battre - notamment en cessant de nuire. Pouvez-vous nous expliquer ce que signifie “cesser de nuire” ? 

Corinne Morel Darleux : Cesser de nuire, c’est d’abord prendre conscience que la plupart de nos actes du quotidien, qui peuvent sembler insignifiants, génèrent en réalité toute une chaîne de nuisances, faite de souffrances humaines, de consommation d’énergie et de matière. C’est ensuite refuser autant que possible de contribuer à ces nuisances. Il s’agit en quelque sorte de repolitiser la vie - et de rendre notre vision plus systémique. Il s’agit par exemple de mettre en lien ordonné et réfléchi la recherche de rentabilité capitaliste et la précarité, les questions de délocalisation et de dumping environnemental, la publicité et les crédits à la consommation, avec le fait de s’acheter un t-shirt ou n’importe quel bien à bas prix, et les conditions de travail dans les sweatshops d’Asie du Sud-Est ou encore la pollution générée par le transport de marchandises et la production… Cet achat qui semble inoffensif et banal est en réalité un révélateur profondément politique, dans ses causes comme dans ses impacts. Car le “low-cost” repose sur la précarité, de bout en bout. Et celle-ci est un mécanisme social, dont les ressorts sont politiques. Aussi, la responsabilité ne peut reposer sur les épaules des seuls individus, dont les choix sont limités par les conditions matérielles d’existence : elle incombe avant tout aux pouvoirs publics et aux multinationales. Mais il me semble important que chacun-e ait conscience des ramifications politiques de chacun de ses actes quotidiens.

Comprendre, c’est déjà reprendre de la puissance d’agir : s’ouvrir la possibilité de faire certains choix plutôt que d’autres.

Comment expliquer cette indifférence aux formes d’exploitation d’autres êtres humains et des milieux de vie sur lesquelles repose notre mode de vie ? Comment y remédier ?

C. M. D. :  Je ne crois pas que ce soit de la pure indifférence, même si celle-ci hélas existe encore. Les freins sont multiples, de l’illusion de confort et de liberté que procure le monde moderne à la difficulté à boucler les fins de mois qui entrave l’idée même d’émancipation, de l’action des lobbies au traitement politique et médiatique. Tous les phénomènes qui nous entourent et conditionnent nos vies sont généralement présentés comme s’ils étaient déconnectés les uns des autres : le climat, le “pouvoir d’achat”, l’escalade numérique, le “progrès”, la vie quotidienne… et relevant du sens commun. Prenons un exemple : la lutte contre les méga-bassines. Le discours officiel tient de l’évidence : ces bassines permettent de récolter l’eau de pluie quand celle-ci est disponible, pour ensuite l’utiliser quand l’eau vient à manquer pour arroser les cultures voisines. Pourquoi ne pas utiliser une solution aussi inoffensive que nécessaire ? Mais quand on se penche sur la question, on se rend compte que ce discours cache d’autres réalités : les méga-bassines ne sont pas seulement un lieu de stockage d’eau de pluie, mais aussi un lieu de pompage dans les nappes phréatiques ; cette eau stockée ne s’infiltre plus dans le sol, le cycle naturel est perturbé et elle est finalement souvent privatisée au bénéfice de quelques grandes exploitations agricoles qui utilisent des variétés qui s’avèrent très gourmandes en eau. Cette solution qui nous est présentée comme de bon sens masque enfin les alternatives possibles, plus vertueuses en termes d’impact sur les milieux et les personnes. C’est un exemple parmi tant d’autres, qui illustre bien la nécessité de saisir comment les choses fonctionnent. Si on n’a pas cette compréhension, on ne peut appréhender la question qu’en un bloc, celui qui nous est donné à voir - et c’est très compliqué de s’attaquer à un bloc. Dit autrement, il est plus facile de démonter un ensemble de rouages quand on en discerne les boulons. Comprendre, c’est reprendre de la puissance d’agir : se donner la possibilité de faire certains choix plutôt que d’autres.

On a confondu la liberté avec le fait de pouvoir se décharger des nécessités quotidiennes sur d’autres individus ou sur la technologie. [...] N’est-on plus capable de lire une carte pour se déplacer, de lancer un feu, de réparer un objet, de faire pousser des légumes sans esclaves ni robots ?

Comment trouver la ligne de crête entre la conscience de nos nuisances et notre joie de vivre et d’agir ? Autrement dit, comment ne céder ni au désespoir d’un côté, ni à l’optimisme de la transition écologique de l’autre, qui permet de maintenir telle quelle notre organisation sociale sous prétexte de la verdir ?  

C. M. D. : Humainement, il est impossible de vivre en songeant en permanence aux nuisances que recèle chacun de nos actes. Ce serait infernal, terriblement minant. La tasse de café que je tiens, par exemple, renferme une quantité énorme de nuisances. La lampe qui nous éclaire aussi. Et pourtant, il y a aussi une grande joie à comprendre, comme celle de l’enfant qui apprend à marcher, à lire et à écrire, pour arpenter et nommer le monde qui l’entoure. Je ne mésestime en rien les catastrophes humaines et les désastres écologiques que nous confirme le GIEC, mais peut-être peut-on tenter d’y discerner des poches d’émancipation. Je suis ainsi très sensible aux propos du philosophe Aurélien Berlan dans son essai Terre et liberté. Pour lui, on a confondu la liberté avec le fait de pouvoir se décharger des nécessités quotidiennes sur d’autres individus ou sur la technologie. Les exemples sont légion, des employé-es de ménage à Uber, de l’algorithme qui oriente vos préférences à Alexa et au réfrigérateur “intelligent”... C’est toute une économie du délestage, favorable à l’essor du capitalisme, qui a été mise en place. Dans les milieux écologistes, libertaires et anarchistes, une pensée autonome et technocritique se développe, sur des bases d’entraide collective, pour reprendre en main nos subsistances et les nécessités du quotidien. C’est aussi une question de dignité : tous ces “services”, toutes ces “innovations” entraînent une perte de savoirs et vont finir par faire de nous des ectoplasmes incapables de rien faire par soi-même. C’est parfois à se demander si on a encore des bras, des jambes et un cerveau ! N’est-on plus capable de lire une carte pour se déplacer, de lancer un feu, de réparer un objet, de faire pousser des légumes sans esclaves ni robots ? Choisir ses propres dépendances, c’est une question de liberté et c’est également une manière de réduire collectivement nos vulnérabilités. 

Comprendre notre monde et cesser de nuire serait donc finalement vecteur d’émancipation ?

C. M. D. : Oui, je le crois. Cette volonté de comprendre le monde dans lequel on vit, c’est ce qui permet de faire des choix et de négocier en soi, en conscience, les inévitables compromis. C’est une exigence source de lucidité, de liberté et de dignité. Choisir, même à une échelle minime, c’est un premier pas de côté vers le fait de ne plus subir. Enfin, ce cheminement éthique est aussi politique, parce qu’il nous oblige à nous organiser collectivement - personne ne peut croire que le chaos climatique s’arrêtera aux frontières de son île ; personne ne peut produire, seul, ce qu’il faut pour vivre humainement. 

Le jour où l’on renoncera à reconnaître cette marge de choix, de dignité et de libre arbitre aux plus démuni-es, alors c’en sera vraiment fini de l'humanité.

Gagner en autonomie d’un côté, n’est-ce pas renoncer à un certain confort de l’autre ?

C. M. D. : Le confort est une notion toute relative ! Il y a quinze ans, si on m’avait dit que je serais un jour heureuse de vivre dans un village reculé et de mettre des bûches dans un poêle pour me chauffer, je n’y aurais pas cru. Et pourtant, j’ai aujourd’hui le sentiment que ma vie s’est simplifiée. L’absence de publicité permanente, d’embouteillages, le choix limité dans les rayons et même le chauffage au bois, parce qu’ils sont un choix et non une situation de pénurie subie, c’est un vrai soulagement. On a des tracas en moins - l'électricité qui saute souvent dans les zones rurales pendant l’hiver nous affecte moins - et beaucoup de joie en plus : on retrouve du temps, de la disponibilité d’esprit, de la capacité à regarder autour de soi… J’ai tellement gagné en confort par rapport à la période durant laquelle j’étais consultante à Paris, pourtant je gagnais bien ma vie et me considérais heureuse...

Évidemment, tout le monde n’a pas les mêmes envies ni les mêmes possibilités, et il y a plein de manières différentes de s’émanciper de l’essoreuse. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ il y a une vraie sérénité d’esprit à gagner à se détacher des emprises du système, à refuser de parvenir et à chercher à moins nuire.

Est-il aussi facile de renoncer lorsque l’on a le privilège d’avoir le choix que lorsqu’il est difficile de boucler ses fins de mois ?

C. M. D. : Pour celles et ceux qui ont le choix, la capacité à renoncer ne se pose plus selon le prisme de l’envie - “j’ai envie, je n’ai pas envie”, mais sous celui de la nécessité - “il faut, je dois”. Pour les classes privilégiées, réduire sa consommation est aujourd’hui un impératif moral et politique. A elles d’être en première ligne. C’est précisément ce qui permettra à celles et ceux qui manquent de tout de retrouver un peu de marge de manœuvre. Car s’agissant des personnes en situation de précarité, ce serait évidemment inepte et indécent de formuler les choses ainsi. Cependant, malgré la réalité des difficultés matérielles, je veux croire qu’il subsiste toujours des espaces de liberté individuelle. Ce serait tout aussi indigne de partir du principe qu’elles ont perdu la possibilité d'exercer un libre arbitre et d'effectuer des choix ! Ceux-ci sont moins spectaculaires sans doute et prennent des formes différentes, parfois purement intérieures, mais il y a toujours des marges de liberté à arracher. Dans Les racines du ciel, Romain Gary met en scène un détenu qui revient auprès de ses compagnons après avoir été mis à l’isolement et battu. Malgré son visage rétréci et les marques de mauvais traitements, son regard est serein. A ses camarades qui lui demandent comment il a survécu, il raconte qu’il a tenu en imaginant des troupeaux d'éléphants sauvages en liberté en train de défoncer toutes les clôtures : “Quand vous n’en pouvez plus, faites comme moi : pensez à des troupeaux d’éléphants en liberté en train de courir à travers l’Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent à travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout, tant qu’ils sont vivants, rien ne peut les arrêter – la liberté, quoi ! ” Je veux encore croire à ces interstices de liberté. Le jour où l’on renoncera à reconnaître cette marge de choix, de dignité et de libre arbitre aux plus démuni-es, alors c’en sera vraiment fini de l'humanité.

Comment ne pas faire reposer la responsabilité du cesser de nuire uniquement sur les individus ?

C. M. D. : Tout l’enjeu est de s’organiser collectivement pour dépendre le moins possible d’un système capitaliste qui est en train de flinguer nos possibilités de vie décente. Mais comme on n’y est pas encore, si on veut que chacun-e ait le choix de cesser de nuire, et pas uniquement les plus conscientisé-es et privilégié-es, il faut continuer à se battre pour préserver les quelques amortisseurs qui existent encore en matière de services publics et de protection sociale. Et pousser par exemple à une politique publique de la précarité énergétique qui prenne en compte tous les aspects de ce phénomène, au-delà de la rénovation énergétique des bâtiments. Plus généralement, pour être à la hauteur de l’urgence et de la gravité de la situation, notamment écologique, il faudrait bouleverser tout notre système politique, économique et social - et rapidement. Je ne suis pas sûre qu’on y arrive. 

Il est des combats que l’on mène non parce qu'on pense les gagner à la fin, mais simplement parce qu'on estime que ces combats sont justes à mener. 

Dans votre essai, vous citez William Morris et Elisée Reclus qui théorisent un “droit à la beauté” et affirment qu’“il n’existe rien de ce qui participe à notre environnement qui ne soit beau ou laid, qui ne nous ennoblisse ou nous avilisse.” Comment expliquer ce lien entre l’exposition d’une personne à la beauté du monde (vivant) et sa capacité à agir ?  

C. M. D. : Contrairement à une idée hélas de plus en plus répandue, le droit à la beauté n’est pas accessoire : c’est une question éminemment politique. Comment un lieu dénué de vie et de toute poésie peut-il donner un sentiment d’appartenance à ses habitant-es, et l’envie d’y faire communauté ? Quand on est contraint de vivre dans un environnement ultra bétonné, coincé entre un incinérateur et une déchetterie, qu’est-ce que cela donne à défendre ? On ne défend bien que ce que l’on a appris à aimer, ce à quoi l’on s’est attaché - dans tous les sens du terme. Et cela est vrai en ville comme en montagne, qu’il s’agisse de jardins de quartier menacés par les bulldozers ou de terres agricoles convoitées par un centre commercial. Habiter un milieu, c’est y créer des liens affectifs, comprendre ce qu’il produit et permet, apprendre à déchiffrer le paysage, s’y percevoir comme une de ses composantes, entrer en relation avec l’ensemble du vivant et y prendre sa juste place. Se sentir partie prenante, des joies comme des responsabilités. Alors oui, on entre dans le commun et ça peut être d’une force inouïe. 

La beauté est-elle la clé des résistances modernes ?

C. M. D. : Elle y aide certainement, mais je ne crois pas qu’il y ait de clé. Il n’y a ni raccourci ni baguette magique, résister consistera toujours à se tenir debout face aux problèmes et à agir avec justesse et lucidité, en ciblant ce sur quoi on peut influer et l’efficience qu’on y met. Cela exige de garder non pas de l’espoir, mais du courage, tant les victoires futures deviennent de plus en plus hypothétiques à mesure que notre civilisation sombre. Il faut en résumé sortir du seul prisme de l’utilitarisme, qui ne peut que décourager tant tout semble dérisoire face aux défis à relever. C’est ce que j’entends par le terme de “dignité du présent” : il est des combats que l’on mène non parce qu'on pense les gagner à la fin, mais simplement parce qu'on estime que ces combats sont justes à mener. C’est un moteur puissant pour continuer à s’interposer face à ce qui opprime et détruit, une voie stoïque pour ne pas céder à la tentation de jeter l’éponge et d’aller cultiver son jardin en maudissant le monde. 

C’est précisément parce que le monde paraît de plus en plus moche, de plus en plus triste, avec toujours plus de souffrance, que l’on a plus que jamais besoin de poésie.

Qu’est-ce qui vous retient, vous, de cette tentation d’abandonner ? 

C. M. D. : On est tous-tes régulièrement traversé-es par cette pulsion. A titre personnel, ce qui me retient je crois c’est d’abord le plaisir profond que j’ai à vivre, à regarder autour de moi, et l’envie que tout le monde puisse ressentir ces émotions. De savoir que ce bonheur est partagé, en quelque sorte, sans quoi il est inévitablement incomplet. Et pour ça, il faut qu’il y ait encore des jours de neige sur le Vercors, des chevreuils et des renards traversant les vallées, une forêt intacte parcourue de ruisseaux encore vifs, des paysan-nes et des viticulteurs qui puissent toujours cultiver… Et il y a aussi toutes ces horreurs auxquelles je ne veux plus assister ; je ne veux plus voir des gens dormir dans la rue à Paris, des exilé-es pourchassé-es, des néo-fascistes décomplexés, des jets privés et des yachts de luxe, des drones turcs au Nord-Est de la Syrie. En fait, je veux juste pouvoir continuer à m’émerveiller du monde.

Cette beauté du monde, comment l’entretenir ? A bien des égards, la beauté semble avoir quitté ce monde…

C. M. D. : C’est précisément parce que le monde paraît de plus en plus moche, de plus en plus triste, avec toujours plus de souffrance, que l’on a plus que jamais besoin de beauté. Lire ou écrire de la poésie par temps de guerre, cela peut paraître complètement dérisoire, voire inconvenant, mais c’est tout l’inverse. Plus la situation semble désespérée, plus il faut s’injecter de la beauté dans les tripes, les poings et les veines ! Cela ne signifie pas fuir le monde pour aller écrire des poèmes dans une cabane au fond des bois, la poésie peut tout à fait coexister avec les luttes et les alimenter. J'irais même plus loin : la poursuite du militantisme dépend de la poésie. Car si on veut encore avoir la force et l’énergie de continuer à se battre, dans un rapport de forces qui est clairement en notre défaveur et face aux coups de massue du climat, du covid ou de la guerre en Ukraine, il va nous falloir puiser dans des réserves de beauté et de poésie pour se ressourcer, se rincer le regard et l’esprit, et continuer.

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Corinne Morel Darleux a été pendant dix ans responsable de l'écosocialisme au Parti de Gauche et conseillère régionale en Auvergne Rhône Alpes. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture et au militantisme. Elle est chroniqueuse pour Reporterre et l’autrice de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, paru aux éditions Libertalia en 2019. Son prochain roman, “La sauvagière”, sortira le 18 août aux éditions Dalva. Son blog : www.lespetitspoissontrouges.org

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Guide de survie éthique par temps de crise écologique 

by 
Bérénice Stagnara & Mathieu Grandperrin
Magazine
May 23, 2022
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ENTRETIEN avec Corinne Morel Darleux. Dans un monde qui vacille toujours un peu plus, après le Covid-19, la guerre en Ukraine et maintenant le dernier rapport du GIEC, comment retrouver l’énergie de la résistance ? Comment cultiver un militantisme qui ne soit ni naïf ni fataliste, mais courageux et apaisé ? Éclairage avec l’autrice Corinne Morel Darleux dans cet entretien.

Vous affirmez ne plus avoir d’optimisme sur la marche du monde comme sur la nature humaine, et pourtant, vous continuez à vous battre - notamment en cessant de nuire. Pouvez-vous nous expliquer ce que signifie “cesser de nuire” ? 

Corinne Morel Darleux : Cesser de nuire, c’est d’abord prendre conscience que la plupart de nos actes du quotidien, qui peuvent sembler insignifiants, génèrent en réalité toute une chaîne de nuisances, faite de souffrances humaines, de consommation d’énergie et de matière. C’est ensuite refuser autant que possible de contribuer à ces nuisances. Il s’agit en quelque sorte de repolitiser la vie - et de rendre notre vision plus systémique. Il s’agit par exemple de mettre en lien ordonné et réfléchi la recherche de rentabilité capitaliste et la précarité, les questions de délocalisation et de dumping environnemental, la publicité et les crédits à la consommation, avec le fait de s’acheter un t-shirt ou n’importe quel bien à bas prix, et les conditions de travail dans les sweatshops d’Asie du Sud-Est ou encore la pollution générée par le transport de marchandises et la production… Cet achat qui semble inoffensif et banal est en réalité un révélateur profondément politique, dans ses causes comme dans ses impacts. Car le “low-cost” repose sur la précarité, de bout en bout. Et celle-ci est un mécanisme social, dont les ressorts sont politiques. Aussi, la responsabilité ne peut reposer sur les épaules des seuls individus, dont les choix sont limités par les conditions matérielles d’existence : elle incombe avant tout aux pouvoirs publics et aux multinationales. Mais il me semble important que chacun-e ait conscience des ramifications politiques de chacun de ses actes quotidiens.

Comprendre, c’est déjà reprendre de la puissance d’agir : s’ouvrir la possibilité de faire certains choix plutôt que d’autres.

Comment expliquer cette indifférence aux formes d’exploitation d’autres êtres humains et des milieux de vie sur lesquelles repose notre mode de vie ? Comment y remédier ?

C. M. D. :  Je ne crois pas que ce soit de la pure indifférence, même si celle-ci hélas existe encore. Les freins sont multiples, de l’illusion de confort et de liberté que procure le monde moderne à la difficulté à boucler les fins de mois qui entrave l’idée même d’émancipation, de l’action des lobbies au traitement politique et médiatique. Tous les phénomènes qui nous entourent et conditionnent nos vies sont généralement présentés comme s’ils étaient déconnectés les uns des autres : le climat, le “pouvoir d’achat”, l’escalade numérique, le “progrès”, la vie quotidienne… et relevant du sens commun. Prenons un exemple : la lutte contre les méga-bassines. Le discours officiel tient de l’évidence : ces bassines permettent de récolter l’eau de pluie quand celle-ci est disponible, pour ensuite l’utiliser quand l’eau vient à manquer pour arroser les cultures voisines. Pourquoi ne pas utiliser une solution aussi inoffensive que nécessaire ? Mais quand on se penche sur la question, on se rend compte que ce discours cache d’autres réalités : les méga-bassines ne sont pas seulement un lieu de stockage d’eau de pluie, mais aussi un lieu de pompage dans les nappes phréatiques ; cette eau stockée ne s’infiltre plus dans le sol, le cycle naturel est perturbé et elle est finalement souvent privatisée au bénéfice de quelques grandes exploitations agricoles qui utilisent des variétés qui s’avèrent très gourmandes en eau. Cette solution qui nous est présentée comme de bon sens masque enfin les alternatives possibles, plus vertueuses en termes d’impact sur les milieux et les personnes. C’est un exemple parmi tant d’autres, qui illustre bien la nécessité de saisir comment les choses fonctionnent. Si on n’a pas cette compréhension, on ne peut appréhender la question qu’en un bloc, celui qui nous est donné à voir - et c’est très compliqué de s’attaquer à un bloc. Dit autrement, il est plus facile de démonter un ensemble de rouages quand on en discerne les boulons. Comprendre, c’est reprendre de la puissance d’agir : se donner la possibilité de faire certains choix plutôt que d’autres.

On a confondu la liberté avec le fait de pouvoir se décharger des nécessités quotidiennes sur d’autres individus ou sur la technologie. [...] N’est-on plus capable de lire une carte pour se déplacer, de lancer un feu, de réparer un objet, de faire pousser des légumes sans esclaves ni robots ?

Comment trouver la ligne de crête entre la conscience de nos nuisances et notre joie de vivre et d’agir ? Autrement dit, comment ne céder ni au désespoir d’un côté, ni à l’optimisme de la transition écologique de l’autre, qui permet de maintenir telle quelle notre organisation sociale sous prétexte de la verdir ?  

C. M. D. : Humainement, il est impossible de vivre en songeant en permanence aux nuisances que recèle chacun de nos actes. Ce serait infernal, terriblement minant. La tasse de café que je tiens, par exemple, renferme une quantité énorme de nuisances. La lampe qui nous éclaire aussi. Et pourtant, il y a aussi une grande joie à comprendre, comme celle de l’enfant qui apprend à marcher, à lire et à écrire, pour arpenter et nommer le monde qui l’entoure. Je ne mésestime en rien les catastrophes humaines et les désastres écologiques que nous confirme le GIEC, mais peut-être peut-on tenter d’y discerner des poches d’émancipation. Je suis ainsi très sensible aux propos du philosophe Aurélien Berlan dans son essai Terre et liberté. Pour lui, on a confondu la liberté avec le fait de pouvoir se décharger des nécessités quotidiennes sur d’autres individus ou sur la technologie. Les exemples sont légion, des employé-es de ménage à Uber, de l’algorithme qui oriente vos préférences à Alexa et au réfrigérateur “intelligent”... C’est toute une économie du délestage, favorable à l’essor du capitalisme, qui a été mise en place. Dans les milieux écologistes, libertaires et anarchistes, une pensée autonome et technocritique se développe, sur des bases d’entraide collective, pour reprendre en main nos subsistances et les nécessités du quotidien. C’est aussi une question de dignité : tous ces “services”, toutes ces “innovations” entraînent une perte de savoirs et vont finir par faire de nous des ectoplasmes incapables de rien faire par soi-même. C’est parfois à se demander si on a encore des bras, des jambes et un cerveau ! N’est-on plus capable de lire une carte pour se déplacer, de lancer un feu, de réparer un objet, de faire pousser des légumes sans esclaves ni robots ? Choisir ses propres dépendances, c’est une question de liberté et c’est également une manière de réduire collectivement nos vulnérabilités. 

Comprendre notre monde et cesser de nuire serait donc finalement vecteur d’émancipation ?

C. M. D. : Oui, je le crois. Cette volonté de comprendre le monde dans lequel on vit, c’est ce qui permet de faire des choix et de négocier en soi, en conscience, les inévitables compromis. C’est une exigence source de lucidité, de liberté et de dignité. Choisir, même à une échelle minime, c’est un premier pas de côté vers le fait de ne plus subir. Enfin, ce cheminement éthique est aussi politique, parce qu’il nous oblige à nous organiser collectivement - personne ne peut croire que le chaos climatique s’arrêtera aux frontières de son île ; personne ne peut produire, seul, ce qu’il faut pour vivre humainement. 

Le jour où l’on renoncera à reconnaître cette marge de choix, de dignité et de libre arbitre aux plus démuni-es, alors c’en sera vraiment fini de l'humanité.

Gagner en autonomie d’un côté, n’est-ce pas renoncer à un certain confort de l’autre ?

C. M. D. : Le confort est une notion toute relative ! Il y a quinze ans, si on m’avait dit que je serais un jour heureuse de vivre dans un village reculé et de mettre des bûches dans un poêle pour me chauffer, je n’y aurais pas cru. Et pourtant, j’ai aujourd’hui le sentiment que ma vie s’est simplifiée. L’absence de publicité permanente, d’embouteillages, le choix limité dans les rayons et même le chauffage au bois, parce qu’ils sont un choix et non une situation de pénurie subie, c’est un vrai soulagement. On a des tracas en moins - l'électricité qui saute souvent dans les zones rurales pendant l’hiver nous affecte moins - et beaucoup de joie en plus : on retrouve du temps, de la disponibilité d’esprit, de la capacité à regarder autour de soi… J’ai tellement gagné en confort par rapport à la période durant laquelle j’étais consultante à Paris, pourtant je gagnais bien ma vie et me considérais heureuse...

Évidemment, tout le monde n’a pas les mêmes envies ni les mêmes possibilités, et il y a plein de manières différentes de s’émanciper de l’essoreuse. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ il y a une vraie sérénité d’esprit à gagner à se détacher des emprises du système, à refuser de parvenir et à chercher à moins nuire.

Est-il aussi facile de renoncer lorsque l’on a le privilège d’avoir le choix que lorsqu’il est difficile de boucler ses fins de mois ?

C. M. D. : Pour celles et ceux qui ont le choix, la capacité à renoncer ne se pose plus selon le prisme de l’envie - “j’ai envie, je n’ai pas envie”, mais sous celui de la nécessité - “il faut, je dois”. Pour les classes privilégiées, réduire sa consommation est aujourd’hui un impératif moral et politique. A elles d’être en première ligne. C’est précisément ce qui permettra à celles et ceux qui manquent de tout de retrouver un peu de marge de manœuvre. Car s’agissant des personnes en situation de précarité, ce serait évidemment inepte et indécent de formuler les choses ainsi. Cependant, malgré la réalité des difficultés matérielles, je veux croire qu’il subsiste toujours des espaces de liberté individuelle. Ce serait tout aussi indigne de partir du principe qu’elles ont perdu la possibilité d'exercer un libre arbitre et d'effectuer des choix ! Ceux-ci sont moins spectaculaires sans doute et prennent des formes différentes, parfois purement intérieures, mais il y a toujours des marges de liberté à arracher. Dans Les racines du ciel, Romain Gary met en scène un détenu qui revient auprès de ses compagnons après avoir été mis à l’isolement et battu. Malgré son visage rétréci et les marques de mauvais traitements, son regard est serein. A ses camarades qui lui demandent comment il a survécu, il raconte qu’il a tenu en imaginant des troupeaux d'éléphants sauvages en liberté en train de défoncer toutes les clôtures : “Quand vous n’en pouvez plus, faites comme moi : pensez à des troupeaux d’éléphants en liberté en train de courir à travers l’Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent à travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout, tant qu’ils sont vivants, rien ne peut les arrêter – la liberté, quoi ! ” Je veux encore croire à ces interstices de liberté. Le jour où l’on renoncera à reconnaître cette marge de choix, de dignité et de libre arbitre aux plus démuni-es, alors c’en sera vraiment fini de l'humanité.

Comment ne pas faire reposer la responsabilité du cesser de nuire uniquement sur les individus ?

C. M. D. : Tout l’enjeu est de s’organiser collectivement pour dépendre le moins possible d’un système capitaliste qui est en train de flinguer nos possibilités de vie décente. Mais comme on n’y est pas encore, si on veut que chacun-e ait le choix de cesser de nuire, et pas uniquement les plus conscientisé-es et privilégié-es, il faut continuer à se battre pour préserver les quelques amortisseurs qui existent encore en matière de services publics et de protection sociale. Et pousser par exemple à une politique publique de la précarité énergétique qui prenne en compte tous les aspects de ce phénomène, au-delà de la rénovation énergétique des bâtiments. Plus généralement, pour être à la hauteur de l’urgence et de la gravité de la situation, notamment écologique, il faudrait bouleverser tout notre système politique, économique et social - et rapidement. Je ne suis pas sûre qu’on y arrive. 

Il est des combats que l’on mène non parce qu'on pense les gagner à la fin, mais simplement parce qu'on estime que ces combats sont justes à mener. 

Dans votre essai, vous citez William Morris et Elisée Reclus qui théorisent un “droit à la beauté” et affirment qu’“il n’existe rien de ce qui participe à notre environnement qui ne soit beau ou laid, qui ne nous ennoblisse ou nous avilisse.” Comment expliquer ce lien entre l’exposition d’une personne à la beauté du monde (vivant) et sa capacité à agir ?  

C. M. D. : Contrairement à une idée hélas de plus en plus répandue, le droit à la beauté n’est pas accessoire : c’est une question éminemment politique. Comment un lieu dénué de vie et de toute poésie peut-il donner un sentiment d’appartenance à ses habitant-es, et l’envie d’y faire communauté ? Quand on est contraint de vivre dans un environnement ultra bétonné, coincé entre un incinérateur et une déchetterie, qu’est-ce que cela donne à défendre ? On ne défend bien que ce que l’on a appris à aimer, ce à quoi l’on s’est attaché - dans tous les sens du terme. Et cela est vrai en ville comme en montagne, qu’il s’agisse de jardins de quartier menacés par les bulldozers ou de terres agricoles convoitées par un centre commercial. Habiter un milieu, c’est y créer des liens affectifs, comprendre ce qu’il produit et permet, apprendre à déchiffrer le paysage, s’y percevoir comme une de ses composantes, entrer en relation avec l’ensemble du vivant et y prendre sa juste place. Se sentir partie prenante, des joies comme des responsabilités. Alors oui, on entre dans le commun et ça peut être d’une force inouïe. 

La beauté est-elle la clé des résistances modernes ?

C. M. D. : Elle y aide certainement, mais je ne crois pas qu’il y ait de clé. Il n’y a ni raccourci ni baguette magique, résister consistera toujours à se tenir debout face aux problèmes et à agir avec justesse et lucidité, en ciblant ce sur quoi on peut influer et l’efficience qu’on y met. Cela exige de garder non pas de l’espoir, mais du courage, tant les victoires futures deviennent de plus en plus hypothétiques à mesure que notre civilisation sombre. Il faut en résumé sortir du seul prisme de l’utilitarisme, qui ne peut que décourager tant tout semble dérisoire face aux défis à relever. C’est ce que j’entends par le terme de “dignité du présent” : il est des combats que l’on mène non parce qu'on pense les gagner à la fin, mais simplement parce qu'on estime que ces combats sont justes à mener. C’est un moteur puissant pour continuer à s’interposer face à ce qui opprime et détruit, une voie stoïque pour ne pas céder à la tentation de jeter l’éponge et d’aller cultiver son jardin en maudissant le monde. 

C’est précisément parce que le monde paraît de plus en plus moche, de plus en plus triste, avec toujours plus de souffrance, que l’on a plus que jamais besoin de poésie.

Qu’est-ce qui vous retient, vous, de cette tentation d’abandonner ? 

C. M. D. : On est tous-tes régulièrement traversé-es par cette pulsion. A titre personnel, ce qui me retient je crois c’est d’abord le plaisir profond que j’ai à vivre, à regarder autour de moi, et l’envie que tout le monde puisse ressentir ces émotions. De savoir que ce bonheur est partagé, en quelque sorte, sans quoi il est inévitablement incomplet. Et pour ça, il faut qu’il y ait encore des jours de neige sur le Vercors, des chevreuils et des renards traversant les vallées, une forêt intacte parcourue de ruisseaux encore vifs, des paysan-nes et des viticulteurs qui puissent toujours cultiver… Et il y a aussi toutes ces horreurs auxquelles je ne veux plus assister ; je ne veux plus voir des gens dormir dans la rue à Paris, des exilé-es pourchassé-es, des néo-fascistes décomplexés, des jets privés et des yachts de luxe, des drones turcs au Nord-Est de la Syrie. En fait, je veux juste pouvoir continuer à m’émerveiller du monde.

Cette beauté du monde, comment l’entretenir ? A bien des égards, la beauté semble avoir quitté ce monde…

C. M. D. : C’est précisément parce que le monde paraît de plus en plus moche, de plus en plus triste, avec toujours plus de souffrance, que l’on a plus que jamais besoin de beauté. Lire ou écrire de la poésie par temps de guerre, cela peut paraître complètement dérisoire, voire inconvenant, mais c’est tout l’inverse. Plus la situation semble désespérée, plus il faut s’injecter de la beauté dans les tripes, les poings et les veines ! Cela ne signifie pas fuir le monde pour aller écrire des poèmes dans une cabane au fond des bois, la poésie peut tout à fait coexister avec les luttes et les alimenter. J'irais même plus loin : la poursuite du militantisme dépend de la poésie. Car si on veut encore avoir la force et l’énergie de continuer à se battre, dans un rapport de forces qui est clairement en notre défaveur et face aux coups de massue du climat, du covid ou de la guerre en Ukraine, il va nous falloir puiser dans des réserves de beauté et de poésie pour se ressourcer, se rincer le regard et l’esprit, et continuer.

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Corinne Morel Darleux a été pendant dix ans responsable de l'écosocialisme au Parti de Gauche et conseillère régionale en Auvergne Rhône Alpes. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture et au militantisme. Elle est chroniqueuse pour Reporterre et l’autrice de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, paru aux éditions Libertalia en 2019. Son prochain roman, “La sauvagière”, sortira le 18 août aux éditions Dalva. Son blog : www.lespetitspoissontrouges.org

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Bérénice Stagnara & Mathieu Grandperrin
Magazine
May 23, 2022

Guide de survie éthique par temps de crise écologique 

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Bérénice Stagnara & Mathieu Grandperrin
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ENTRETIEN avec Corinne Morel Darleux. Dans un monde qui vacille toujours un peu plus, après le Covid-19, la guerre en Ukraine et maintenant le dernier rapport du GIEC, comment retrouver l’énergie de la résistance ? Comment cultiver un militantisme qui ne soit ni naïf ni fataliste, mais courageux et apaisé ? Éclairage avec l’autrice Corinne Morel Darleux dans cet entretien.

Vous affirmez ne plus avoir d’optimisme sur la marche du monde comme sur la nature humaine, et pourtant, vous continuez à vous battre - notamment en cessant de nuire. Pouvez-vous nous expliquer ce que signifie “cesser de nuire” ? 

Corinne Morel Darleux : Cesser de nuire, c’est d’abord prendre conscience que la plupart de nos actes du quotidien, qui peuvent sembler insignifiants, génèrent en réalité toute une chaîne de nuisances, faite de souffrances humaines, de consommation d’énergie et de matière. C’est ensuite refuser autant que possible de contribuer à ces nuisances. Il s’agit en quelque sorte de repolitiser la vie - et de rendre notre vision plus systémique. Il s’agit par exemple de mettre en lien ordonné et réfléchi la recherche de rentabilité capitaliste et la précarité, les questions de délocalisation et de dumping environnemental, la publicité et les crédits à la consommation, avec le fait de s’acheter un t-shirt ou n’importe quel bien à bas prix, et les conditions de travail dans les sweatshops d’Asie du Sud-Est ou encore la pollution générée par le transport de marchandises et la production… Cet achat qui semble inoffensif et banal est en réalité un révélateur profondément politique, dans ses causes comme dans ses impacts. Car le “low-cost” repose sur la précarité, de bout en bout. Et celle-ci est un mécanisme social, dont les ressorts sont politiques. Aussi, la responsabilité ne peut reposer sur les épaules des seuls individus, dont les choix sont limités par les conditions matérielles d’existence : elle incombe avant tout aux pouvoirs publics et aux multinationales. Mais il me semble important que chacun-e ait conscience des ramifications politiques de chacun de ses actes quotidiens.

Comprendre, c’est déjà reprendre de la puissance d’agir : s’ouvrir la possibilité de faire certains choix plutôt que d’autres.

Comment expliquer cette indifférence aux formes d’exploitation d’autres êtres humains et des milieux de vie sur lesquelles repose notre mode de vie ? Comment y remédier ?

C. M. D. :  Je ne crois pas que ce soit de la pure indifférence, même si celle-ci hélas existe encore. Les freins sont multiples, de l’illusion de confort et de liberté que procure le monde moderne à la difficulté à boucler les fins de mois qui entrave l’idée même d’émancipation, de l’action des lobbies au traitement politique et médiatique. Tous les phénomènes qui nous entourent et conditionnent nos vies sont généralement présentés comme s’ils étaient déconnectés les uns des autres : le climat, le “pouvoir d’achat”, l’escalade numérique, le “progrès”, la vie quotidienne… et relevant du sens commun. Prenons un exemple : la lutte contre les méga-bassines. Le discours officiel tient de l’évidence : ces bassines permettent de récolter l’eau de pluie quand celle-ci est disponible, pour ensuite l’utiliser quand l’eau vient à manquer pour arroser les cultures voisines. Pourquoi ne pas utiliser une solution aussi inoffensive que nécessaire ? Mais quand on se penche sur la question, on se rend compte que ce discours cache d’autres réalités : les méga-bassines ne sont pas seulement un lieu de stockage d’eau de pluie, mais aussi un lieu de pompage dans les nappes phréatiques ; cette eau stockée ne s’infiltre plus dans le sol, le cycle naturel est perturbé et elle est finalement souvent privatisée au bénéfice de quelques grandes exploitations agricoles qui utilisent des variétés qui s’avèrent très gourmandes en eau. Cette solution qui nous est présentée comme de bon sens masque enfin les alternatives possibles, plus vertueuses en termes d’impact sur les milieux et les personnes. C’est un exemple parmi tant d’autres, qui illustre bien la nécessité de saisir comment les choses fonctionnent. Si on n’a pas cette compréhension, on ne peut appréhender la question qu’en un bloc, celui qui nous est donné à voir - et c’est très compliqué de s’attaquer à un bloc. Dit autrement, il est plus facile de démonter un ensemble de rouages quand on en discerne les boulons. Comprendre, c’est reprendre de la puissance d’agir : se donner la possibilité de faire certains choix plutôt que d’autres.

On a confondu la liberté avec le fait de pouvoir se décharger des nécessités quotidiennes sur d’autres individus ou sur la technologie. [...] N’est-on plus capable de lire une carte pour se déplacer, de lancer un feu, de réparer un objet, de faire pousser des légumes sans esclaves ni robots ?

Comment trouver la ligne de crête entre la conscience de nos nuisances et notre joie de vivre et d’agir ? Autrement dit, comment ne céder ni au désespoir d’un côté, ni à l’optimisme de la transition écologique de l’autre, qui permet de maintenir telle quelle notre organisation sociale sous prétexte de la verdir ?  

C. M. D. : Humainement, il est impossible de vivre en songeant en permanence aux nuisances que recèle chacun de nos actes. Ce serait infernal, terriblement minant. La tasse de café que je tiens, par exemple, renferme une quantité énorme de nuisances. La lampe qui nous éclaire aussi. Et pourtant, il y a aussi une grande joie à comprendre, comme celle de l’enfant qui apprend à marcher, à lire et à écrire, pour arpenter et nommer le monde qui l’entoure. Je ne mésestime en rien les catastrophes humaines et les désastres écologiques que nous confirme le GIEC, mais peut-être peut-on tenter d’y discerner des poches d’émancipation. Je suis ainsi très sensible aux propos du philosophe Aurélien Berlan dans son essai Terre et liberté. Pour lui, on a confondu la liberté avec le fait de pouvoir se décharger des nécessités quotidiennes sur d’autres individus ou sur la technologie. Les exemples sont légion, des employé-es de ménage à Uber, de l’algorithme qui oriente vos préférences à Alexa et au réfrigérateur “intelligent”... C’est toute une économie du délestage, favorable à l’essor du capitalisme, qui a été mise en place. Dans les milieux écologistes, libertaires et anarchistes, une pensée autonome et technocritique se développe, sur des bases d’entraide collective, pour reprendre en main nos subsistances et les nécessités du quotidien. C’est aussi une question de dignité : tous ces “services”, toutes ces “innovations” entraînent une perte de savoirs et vont finir par faire de nous des ectoplasmes incapables de rien faire par soi-même. C’est parfois à se demander si on a encore des bras, des jambes et un cerveau ! N’est-on plus capable de lire une carte pour se déplacer, de lancer un feu, de réparer un objet, de faire pousser des légumes sans esclaves ni robots ? Choisir ses propres dépendances, c’est une question de liberté et c’est également une manière de réduire collectivement nos vulnérabilités. 

Comprendre notre monde et cesser de nuire serait donc finalement vecteur d’émancipation ?

C. M. D. : Oui, je le crois. Cette volonté de comprendre le monde dans lequel on vit, c’est ce qui permet de faire des choix et de négocier en soi, en conscience, les inévitables compromis. C’est une exigence source de lucidité, de liberté et de dignité. Choisir, même à une échelle minime, c’est un premier pas de côté vers le fait de ne plus subir. Enfin, ce cheminement éthique est aussi politique, parce qu’il nous oblige à nous organiser collectivement - personne ne peut croire que le chaos climatique s’arrêtera aux frontières de son île ; personne ne peut produire, seul, ce qu’il faut pour vivre humainement. 

Le jour où l’on renoncera à reconnaître cette marge de choix, de dignité et de libre arbitre aux plus démuni-es, alors c’en sera vraiment fini de l'humanité.

Gagner en autonomie d’un côté, n’est-ce pas renoncer à un certain confort de l’autre ?

C. M. D. : Le confort est une notion toute relative ! Il y a quinze ans, si on m’avait dit que je serais un jour heureuse de vivre dans un village reculé et de mettre des bûches dans un poêle pour me chauffer, je n’y aurais pas cru. Et pourtant, j’ai aujourd’hui le sentiment que ma vie s’est simplifiée. L’absence de publicité permanente, d’embouteillages, le choix limité dans les rayons et même le chauffage au bois, parce qu’ils sont un choix et non une situation de pénurie subie, c’est un vrai soulagement. On a des tracas en moins - l'électricité qui saute souvent dans les zones rurales pendant l’hiver nous affecte moins - et beaucoup de joie en plus : on retrouve du temps, de la disponibilité d’esprit, de la capacité à regarder autour de soi… J’ai tellement gagné en confort par rapport à la période durant laquelle j’étais consultante à Paris, pourtant je gagnais bien ma vie et me considérais heureuse...

Évidemment, tout le monde n’a pas les mêmes envies ni les mêmes possibilités, et il y a plein de manières différentes de s’émanciper de l’essoreuse. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ il y a une vraie sérénité d’esprit à gagner à se détacher des emprises du système, à refuser de parvenir et à chercher à moins nuire.

Est-il aussi facile de renoncer lorsque l’on a le privilège d’avoir le choix que lorsqu’il est difficile de boucler ses fins de mois ?

C. M. D. : Pour celles et ceux qui ont le choix, la capacité à renoncer ne se pose plus selon le prisme de l’envie - “j’ai envie, je n’ai pas envie”, mais sous celui de la nécessité - “il faut, je dois”. Pour les classes privilégiées, réduire sa consommation est aujourd’hui un impératif moral et politique. A elles d’être en première ligne. C’est précisément ce qui permettra à celles et ceux qui manquent de tout de retrouver un peu de marge de manœuvre. Car s’agissant des personnes en situation de précarité, ce serait évidemment inepte et indécent de formuler les choses ainsi. Cependant, malgré la réalité des difficultés matérielles, je veux croire qu’il subsiste toujours des espaces de liberté individuelle. Ce serait tout aussi indigne de partir du principe qu’elles ont perdu la possibilité d'exercer un libre arbitre et d'effectuer des choix ! Ceux-ci sont moins spectaculaires sans doute et prennent des formes différentes, parfois purement intérieures, mais il y a toujours des marges de liberté à arracher. Dans Les racines du ciel, Romain Gary met en scène un détenu qui revient auprès de ses compagnons après avoir été mis à l’isolement et battu. Malgré son visage rétréci et les marques de mauvais traitements, son regard est serein. A ses camarades qui lui demandent comment il a survécu, il raconte qu’il a tenu en imaginant des troupeaux d'éléphants sauvages en liberté en train de défoncer toutes les clôtures : “Quand vous n’en pouvez plus, faites comme moi : pensez à des troupeaux d’éléphants en liberté en train de courir à travers l’Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent à travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout, tant qu’ils sont vivants, rien ne peut les arrêter – la liberté, quoi ! ” Je veux encore croire à ces interstices de liberté. Le jour où l’on renoncera à reconnaître cette marge de choix, de dignité et de libre arbitre aux plus démuni-es, alors c’en sera vraiment fini de l'humanité.

Comment ne pas faire reposer la responsabilité du cesser de nuire uniquement sur les individus ?

C. M. D. : Tout l’enjeu est de s’organiser collectivement pour dépendre le moins possible d’un système capitaliste qui est en train de flinguer nos possibilités de vie décente. Mais comme on n’y est pas encore, si on veut que chacun-e ait le choix de cesser de nuire, et pas uniquement les plus conscientisé-es et privilégié-es, il faut continuer à se battre pour préserver les quelques amortisseurs qui existent encore en matière de services publics et de protection sociale. Et pousser par exemple à une politique publique de la précarité énergétique qui prenne en compte tous les aspects de ce phénomène, au-delà de la rénovation énergétique des bâtiments. Plus généralement, pour être à la hauteur de l’urgence et de la gravité de la situation, notamment écologique, il faudrait bouleverser tout notre système politique, économique et social - et rapidement. Je ne suis pas sûre qu’on y arrive. 

Il est des combats que l’on mène non parce qu'on pense les gagner à la fin, mais simplement parce qu'on estime que ces combats sont justes à mener. 

Dans votre essai, vous citez William Morris et Elisée Reclus qui théorisent un “droit à la beauté” et affirment qu’“il n’existe rien de ce qui participe à notre environnement qui ne soit beau ou laid, qui ne nous ennoblisse ou nous avilisse.” Comment expliquer ce lien entre l’exposition d’une personne à la beauté du monde (vivant) et sa capacité à agir ?  

C. M. D. : Contrairement à une idée hélas de plus en plus répandue, le droit à la beauté n’est pas accessoire : c’est une question éminemment politique. Comment un lieu dénué de vie et de toute poésie peut-il donner un sentiment d’appartenance à ses habitant-es, et l’envie d’y faire communauté ? Quand on est contraint de vivre dans un environnement ultra bétonné, coincé entre un incinérateur et une déchetterie, qu’est-ce que cela donne à défendre ? On ne défend bien que ce que l’on a appris à aimer, ce à quoi l’on s’est attaché - dans tous les sens du terme. Et cela est vrai en ville comme en montagne, qu’il s’agisse de jardins de quartier menacés par les bulldozers ou de terres agricoles convoitées par un centre commercial. Habiter un milieu, c’est y créer des liens affectifs, comprendre ce qu’il produit et permet, apprendre à déchiffrer le paysage, s’y percevoir comme une de ses composantes, entrer en relation avec l’ensemble du vivant et y prendre sa juste place. Se sentir partie prenante, des joies comme des responsabilités. Alors oui, on entre dans le commun et ça peut être d’une force inouïe. 

La beauté est-elle la clé des résistances modernes ?

C. M. D. : Elle y aide certainement, mais je ne crois pas qu’il y ait de clé. Il n’y a ni raccourci ni baguette magique, résister consistera toujours à se tenir debout face aux problèmes et à agir avec justesse et lucidité, en ciblant ce sur quoi on peut influer et l’efficience qu’on y met. Cela exige de garder non pas de l’espoir, mais du courage, tant les victoires futures deviennent de plus en plus hypothétiques à mesure que notre civilisation sombre. Il faut en résumé sortir du seul prisme de l’utilitarisme, qui ne peut que décourager tant tout semble dérisoire face aux défis à relever. C’est ce que j’entends par le terme de “dignité du présent” : il est des combats que l’on mène non parce qu'on pense les gagner à la fin, mais simplement parce qu'on estime que ces combats sont justes à mener. C’est un moteur puissant pour continuer à s’interposer face à ce qui opprime et détruit, une voie stoïque pour ne pas céder à la tentation de jeter l’éponge et d’aller cultiver son jardin en maudissant le monde. 

C’est précisément parce que le monde paraît de plus en plus moche, de plus en plus triste, avec toujours plus de souffrance, que l’on a plus que jamais besoin de poésie.

Qu’est-ce qui vous retient, vous, de cette tentation d’abandonner ? 

C. M. D. : On est tous-tes régulièrement traversé-es par cette pulsion. A titre personnel, ce qui me retient je crois c’est d’abord le plaisir profond que j’ai à vivre, à regarder autour de moi, et l’envie que tout le monde puisse ressentir ces émotions. De savoir que ce bonheur est partagé, en quelque sorte, sans quoi il est inévitablement incomplet. Et pour ça, il faut qu’il y ait encore des jours de neige sur le Vercors, des chevreuils et des renards traversant les vallées, une forêt intacte parcourue de ruisseaux encore vifs, des paysan-nes et des viticulteurs qui puissent toujours cultiver… Et il y a aussi toutes ces horreurs auxquelles je ne veux plus assister ; je ne veux plus voir des gens dormir dans la rue à Paris, des exilé-es pourchassé-es, des néo-fascistes décomplexés, des jets privés et des yachts de luxe, des drones turcs au Nord-Est de la Syrie. En fait, je veux juste pouvoir continuer à m’émerveiller du monde.

Cette beauté du monde, comment l’entretenir ? A bien des égards, la beauté semble avoir quitté ce monde…

C. M. D. : C’est précisément parce que le monde paraît de plus en plus moche, de plus en plus triste, avec toujours plus de souffrance, que l’on a plus que jamais besoin de beauté. Lire ou écrire de la poésie par temps de guerre, cela peut paraître complètement dérisoire, voire inconvenant, mais c’est tout l’inverse. Plus la situation semble désespérée, plus il faut s’injecter de la beauté dans les tripes, les poings et les veines ! Cela ne signifie pas fuir le monde pour aller écrire des poèmes dans une cabane au fond des bois, la poésie peut tout à fait coexister avec les luttes et les alimenter. J'irais même plus loin : la poursuite du militantisme dépend de la poésie. Car si on veut encore avoir la force et l’énergie de continuer à se battre, dans un rapport de forces qui est clairement en notre défaveur et face aux coups de massue du climat, du covid ou de la guerre en Ukraine, il va nous falloir puiser dans des réserves de beauté et de poésie pour se ressourcer, se rincer le regard et l’esprit, et continuer.

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Corinne Morel Darleux a été pendant dix ans responsable de l'écosocialisme au Parti de Gauche et conseillère régionale en Auvergne Rhône Alpes. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture et au militantisme. Elle est chroniqueuse pour Reporterre et l’autrice de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, paru aux éditions Libertalia en 2019. Son prochain roman, “La sauvagière”, sortira le 18 août aux éditions Dalva. Son blog : www.lespetitspoissontrouges.org

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